Entreprendre la forêt et l’eau sur le temps long
Renaud du Parc, lauréat du Prix Thierry Speeckaert 2025
A Roly, aux confins de la Fagne-Famenne, Renaud du Parc gère avec son père et ses sœurs un ensemble de forêts et d’étangs. Sécheresses à répétition, marché du bois feuillu en berne, carcan Natura 2000 : plutôt que de subir, il a choisi d’entreprendre. Lauréat ex-aequo du Prix 2025 de la Fondation Thierry Speeckaert, décerné le 26 mars 2026 lors de la Soirée de l’Entrepreneur Rural, il incarne cette nouvelle génération de propriétaires ruraux qui repense son mode de gestion pour transmettre un domaine vivant à ses enfants.
Trois défis, une même détermination
Le Domaine de Roly s'est formé pour l'essentiel après l'an 2000, avec l'acquisition par la famille du Parc des deux massifs forestiers historiques attachés au château-ferme de Roly. C'est aux côtés de son père que Renaud du Parc s'est peu à peu emparé de sa gestion, conscient de trois défis majeurs à relever : le climat, la revalorisation des étangs et la nécessité de diversifier des revenus sylvicoles de plus en plus incertains. « Ma motivation était surtout de montrer qu'il y avait moyen d'entreprendre dans nos propriétés rurales, par différentes actions », résume-t-il.
Une sylviculture qui se réinvente
Depuis 2018, les sécheresses successives ont frappé la chênaie-charmaie typique de la région comme les pessières, jusque-là gérées « en bon père de famille ». Les chênes dépérissent et imposent des coupes sanitaires anticipées, dans un marché du bois feuillu déprécié : « Je suis obligé de couper dans un mauvais marché, et ça, c'est catastrophique », constate Renaud du Parc, qui a d’ailleurs testé depuis peu les ventes « bord de route », assumant lui-même l'abattage pour mieux maîtriser l'exploitation et améliorer la rentabilité
Là où les pessières ont disparu sous les scolytes, il a lancé des plantations résilientes mêlant chêne pubescent, chêne chevelu, chêne des marais, cèdre de l'Atlas, pins corse et sylvestre ou mélèze, en évitant soigneusement de « remettre de l'épicéa partout ». La diversification est au cœur de sa philosophie : « Je ne mets pas tous mes œufs dans le même panier », résume-t-il. Il a aussi testé une méthode originale pour limiter les coûts de préparation du sol : alterner des bandes de régénération naturelle et des bandes plantées. Les douglasseraies saines, elles, sont progressivement conduites vers l'irrégularisation pour étaler les revenus dans le temps. À d'autres endroits, d'anciennes pessières sont patiemment converties en zones de gagnage pour le gibier, mariant objectifs économique, paysager et cynégétique. Sur d'anciennes prairies résineuses, un projet de bois énergie prend racine depuis cet été : plantation de taillis de saules à courte rotation, destinés à la production de plaquettes, une première étape modeste mais assumée.
« On innove en prenant de nouvelles essences en se disant : ça, c'est pour mes enfants. Mes petits-enfants en verront certainement les fruits », glisse-t-il. Cet esprit de transmission intergénérationnel prend une forme très concrète et accompagne la diversification : dans les trouées laissées par les épicéas scolytés, chacun de ses enfants, neveux et nièces, dispose de sa propre parcelle, un « klump », qu'il suit et entretient au fil des saisons - une façon de semer, très tôt, la passion familiale pour la forêt.
Les contraintes de Natura 2000, qui couvre une large partie de la propriété, pèsent lourdement sur ces choix. Renaud du Parc cite l'exemple d'une première plantation de douglas, mise sous scellés par le DNF dès 2004, avant même l'entrée en vigueur du réseau, ou celui d'une proposition de compensation écologique jamais acceptée par l'administration alors qu'elle avait été présentée comme possible. « Il y a toutes sortes de contraintes », résume-t-il sobrement, avant de souligner le poids d'une paperasserie administrative qui absorbe une part croissante du temps et des moyens disponibles pour l'action de terrain.
Les étangs, de charge historique à moteur économique
Hérités de l'activité des forges, les grands étangs de Roly avaient longtemps été considérés comme une évidence patrimoniale plutôt que comme des milieux à gérer activement. Depuis 2019, tous ont été vidés puis laissés en assec prolongé, une pratique ancestrale reprise des moines qui géraient autrefois ces plans d'eau. Lors de l’un de ces assecs, Renaud du Parc a même tenté, avec succès et beaucoup de plaisir, un semis de sarrasin offrant une floraison mellifère spectaculaire et un festin pour toute la faune locale. Les vidanges ont permis de réviser les organes de vidange, de restaurer les berges rongées par les ragondins et de relancer une pisciculture aujourd'hui bien installée.
L'étang du Fraity (17 ha) a fait l'objet d'une restauration profonde, soutenue par des fonds européens, pour enrayer la fermeture du milieu par les saules au détriment des roselières. Les résultats sont là : retour du balbuzard, présence remarquée discrète du butor étoilé, etc. Mais la gestion de l'eau reste un exercice de vigilance permanente. En 2022, soixante jours sans pluie ont fait chuter le niveau de l'étang de 60 cm et provoqué un « crash d'oxygène » lié à un bloom de cyanobactéries ; la catastrophe a été évitée de justesse en 2025.
Relancée en 2024, la pisciculture s'articule autour de deux axes : l'élevage extensif de poissons typiques d’étang comme le gardon, le brochet ou la perche, avec un focus sur les carpes « de concours » à haute valeur ajoutée, et l'organisation de séjours de pêche haut de gamme au bord de l'étang Darche (25 ha), qui attirent déjà une clientèle belge, néerlandaise, anglaise et allemande, séduite par la quiétude et la qualité exceptionnelle du cadre.
Les lacs de Roly : un pari touristique enraciné dans le territoire
Depuis 2019, la famille a repris l'ancienne zone de loisirs des « Lacs de Roly », vestige délabré d'un pôle touristique actif dans les années septante. Le projet, mûri dès 2022 et autorisé en 2025 après ce que Renaud du Parc appelle un « roller-coaster administratif », prévoit la transformation de l'ancien restaurant en gîte de 14 lits, la restauration de la maison forestière en gîte de 5 lits, et la construction de deux cabanes sur pilotis conçues autour d'un arbre, réversibles et sans impact sur le sol. Chênes et douglas de la propriété, sciés et transformés localement — notamment par l'entrepreneur Charles de Laminne et chez Vica-Bois à Florennes— habillent planchers, bardages et terrasses, dans une logique de circuit court assumée.
Le projet s'accompagne d'un vaste chantier écologique : nettoyage et réaménagement de deux kilomètres de berges, restauration de la digue séparant les étangs, création de zones humides sur la rive nord-est prévue cette année, et aménagement à terme d'une roselière filtrante en queue d'étang. L'ambition est claire : offrir une expérience écotouristique exigeante, tout en préservant la quiétude des lieux dès que la famille le souhaite, notamment durant le brame ou la chasse.
Transmettre, le pari du temps long
Derrière chaque chantier perce une même logique : diversifier pour préserver, innover pour transmettre. « On a développé une panoplie de solutions qui vont, on l'espère, amener des sources de revenus à court et moyen termes », résume Renaud du Parc, conscient que la forêt seule ne garantira plus l'équilibre économique du domaine. Labellisé Wildlife Estates en 2024, le Domaine de Roly illustre une gestion qui conjugue rentabilité, biodiversité et attachement familial — une définition assez juste de l'entrepreneuriat rural.
Le Prix Fondation Thierry Speeckaert, un levier pour les jeunes propriétaires
Le Prix de la Fondation Thierry Speeckaert récompense chaque année des propriétaires forestiers ou agricoles de moins de 50 ans qui reprennent et font évoluer leur bien avec audace.
Pour Renaud du Parc, cette reconnaissance tombe à point nommé : la dotation sera affectée aux futurs aménagements de l'étang Darche et de ses abords, entre restauration des berges, des lisières et du paysage. Un soutien concret, à la mesure des investissements que réclame une gestion patrimoniale ambitieuse et de long terme.
Ce mécénat illustre le rôle essentiel que peuvent jouer des initiatives privées pour accompagner la relève rurale, dans un contexte où les revenus traditionnels de la forêt et de l'agriculture s’avèrent parfois insuffisants pour financer l'innovation nécessaire.
La nouvelle édition du prix est lancée : NTF invite chaleureusement tous les jeunes propriétaires porteurs de projets innovants à candidater au Prix Thierry Speeckaert 2026, et à écrire, eux aussi, leur propre histoire d’entrepreneur de la ruralité.
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